L'Inutile - Laheycourt (55)

ON EST CHÉE NOUS

Qu’est-ce qui fait que « quelque part » devient « chez nous » ? À partir de quand peut-on raisonnablement affirmer qu’on est d’ici plutôt que d’ailleurs ? Comment faire foyer, revendiquer une origine, où planter ses racines ? 

Le touriste belge qui pose son camping-car devant le lavoir de Laheycourt se sent-il, le temps d’une halte, autant « chez lui » que le natif qui compte quatre générations au cimetière ou le jeune Layescourtois qui rêve de nouveaux horizons ?

Le périmètre du « chez-soi » est flou. Certes, il peut être tangible, géographique, celui des murs d’une maison qu’on a rénovée de ses mains, d’un potager, d’un jardin, d’un quartier, d’un village, d’un département, des rives d’un ruisseau, ou des bras de la personne qu’on aime. À celui qui donne tout à sa passion, le « chez-soi » est son endroit de labeur : au paysan, son champ, au pilier de comptoir, le bistrot, à la coiffeuse son salon et à l’élu, la mairie.

Mais ce périmètre peut aussi être subjectif. Il peut devenir identitaire, jusqu’au repli, lorsqu’il rejette l’étranger ; on se définit alors par opposition à tout ce qui n’est pas d’ici. Il peut également être historique et consacrer les enfants de la guerre, ou politique, esthétique, patrimonial…

 

Ce qu’on ché(e)rit

 

Le « chez-soi » peut encore être affectif, se nicher dans l’odeur du pain frais qu’on va chercher à la boulangerie, le sourire de la bouchère, l’ombre d’un arbre, un oiseau qui chante ou l’éclat d’argent d’un poisson dans la Chée. Dans les dates de naissance tatouées sur l’avant-bras d’Anna, 19 ans – celles de ces grands-parents – les potions miracles de Bernadette, le trajet de Laura, de Carthagène (en Colombie) à la Meuse, ou les bons mots de Tony.

 

Coquin de sort

 

Laheycourt ne serait pas chez elle sans la Chée, et inversement.

Jadis, on extrayait les coquins de la terre de l’Argonne et de la vallée de la Meuse : les mineurs et les agriculteurs surnommaient ainsi les pierres qui « coquinaient » (gênaient) le passage de la charrue dans les champs et usaient prématurément les outils en raison de leur extrême dureté. On nettoyait ensuite ces minerais enrobés d’argile et de sable dans les moulins de Laheycourt, avant de les broyer dans des usines spécialisées puis de les traiter à l’acide sulfurique pour les transformer en superphosphates, un engrais chimique révolutionnaire pour l’époque. Les coquins ont tant marqué le territoire qu’ils ont donné leur nom à une pâtisserie, à Laimont.

Au début du XXe siècle, grâce aux coquins, Laheycourt était un bourg moderne et prospère, connu pour ses usoirs, ses lavoirs et ses fontaines. On pouvait fréquenter les bains-douches municipaux, arriver par le train, profiter d’un hôtel et d’une vingtaine de commerces.

Ex-fan des sixties

 

Mais à la fin des années 50, le monde change : on a trouvé des gisements de coquins au Maroc, qui ont condamné la filière meusienne, la voiture a supplanté le cheval, les supermarchés déboulent, la vie quotidienne est bouleversée. Les petits commerces disparaissent d’un coup, la gare ferme, puis la poste… Le village perd 800 habitants en un siècle. Comment faire son « chez-soi » d’ici, aujourd’hui que l’une des boucheries est rasée, que l’autre est devenue un Airbnb, qu’il y a de moins en moins de piafs et plus assez d’eau dans la Chée pour que les poissons s’y plaisent ? Le « chez-moi » d’autrefois est devenu une photographie en noir et blanc aux coins cornés.

Le constat de Thierry, le maire, est sans appel : « Les gens partent mais ne reviennent pas. C’est un village qui se recroqueville sur lui-même. Il était très moderne, il y a longtemps, on avait des chemins pierrés avant tout le monde, l’eau courante, des bains-douches… Aujourd’hui, on est en retard sur tout. » La faute, en partie, aux normes et aux coûts de rénovation, devenus titanesques. « On a commandité une étude. Refaire une passerelle nous coûterait 90 000€… On en a 6 ! Pour refaire le patrimoine aux normes, faut raser la forêt ! Sans l’État, on ne s’en sortira pas. »

Au centre de la forêt dont la commune tire une partie de ses revenus, le chêne Henriot, du nom de Jules Henriot, ancien maire emblématique, regarde passer le temps et évoluer les habitudes.

 

Que jeunesse se passe

 

La solution pour relancer la démographie ? « Installer des putassiers à chaque coin du village ! » ironise l’édile. Mais le problème n’est pas tant de faire des enfants que de les convaincre de rester. L’immense majorité des jeunes que nous avons croisés attendent leur vie d’adultes pour partir de « chez eux ».

Leur « chez eux » commun, c’est le lavoir, ou le trottoir devant la mairie. Lundi, 15h : Shawn, 17 ans, Anna, 19 ans, Kris et Nolan tuent le temps en pratiquant le sport local : saluer les véhicules qui passent et décliner le pedigree de chaque chauffeur – un vrai Wikipédia de la rue. À leurs pieds, des pots de tabac énormes et des tubes – c’est moins cher – ou des vapoteuses format centrale nucléaire, chromées comme la 50CC du copain d’Auzécourt passé en coup de vent. Quelques mètres derrière eux, Julian, 24 ans, premier adjoint, fume aussi. Lui restera au pays.

 

Vers l’infini et au-delà

 

Passé les a priori, on s’étonne de rencontrer une jeunesse si responsable. Anna trouve que le village « manque de couleur ». Elle se consacrera aux soins à la personne, parle d’elle sereinement : « On grandit tranquillement. Je vis au jour le jour, en faisant attention à ma santé. Je sais que j’ai déjà bien profité de ma jeunesse, maintenant je vais me concentrer sur mes études. » Elle a passé la moitié de son été à s’occuper de sa grand-mère dépendante après que son grand-père a été hospitalisé pour un staphylocoque doré. Shawn, lui, va chaque semaine aider Françoise, une ancienne du village. Entretenir le jardin, rentrer le bois, tailler ses framboisiers… Il travaillera dans l’agriculture, comme Nolan, qui a passé sa journée de rentrée en apprentissage à passer le déchaumeur dans les champs. Kris, lui, sera bûcheron. Son diplôme de pilote d’engin forestier en poche, il taillera la route vers la Suisse… « Vers l’infini et au-delà ! » rigolent Kris et Anna, en chœur.

 

Fou d’locker

 

Presqu’à sec, la Chée observe Laheycourt conjuguer technologie et tradition : la trottinette électrique a remplacé le biclou, l’application Azar les bals du samedi soir, et les lockers, les magasins. Tout passe par Internet, quand bien même les besoins à assouvir sont les mêmes qu’il y a un siècle : se rencontrer, acheter, séduire, faire société. Pour le reste, rien n’a changé : « Il m’arrive de sortir un transat et passer deux heures à regarder les étoiles filantes », confie Anna.

L’électrique et la terre, la modernité et le séculaire, le cloud et les nuages ; des contrastes beaux comme la boucle de vache qui décore le sac Eastpak de Shawn.

 

Carrefour

 

Chez les ados, tout est débridé, les trottinettes comme les punchlines : « RENTREZ VOS FEMMES ET VOS CHIENS, MOI JE FREINE PAS ! » hurle Nolan. Victor traverse la Chée en meule pour amuser la galerie, s’embourbe dans un fossé. Une fois devenu adulte, on passera à quatre roues.

Sur la départementale, c’est un défilé incessant de gros calibres : ensilage, bois, bois, ambulance, le Thierry, ensilage, bois, ensilage, ensilage. Depuis l’ouverture de l’unité de méthanisation de Contrisson, la circulation est devenue un enfer pour certains riverains, qui ne peuvent plus ouvrir leur fenêtre et dont les murs vibrent du matin au soir.

Ici, tout tient à la mobilité. On croise les histoires abimées de ceux que la route écorne, ceux qui ont perdu des membres, une jambe, des mains, un fils ; les jeunes qui girouettent, ballotés par le souffle des convois, au carrefour de leur vie ; les anciens qui voient le périmètre de leurs grandes espérances se rétrécir, et qui accrochent leur « chez-soi » aux souvenirs de leur petit pays.

 

Petit pays

 

Vous retrouverez dans ces pages les trois catégories d’habitants que compte la Meuse rurale : ceux qui partent, ceux qui restent, et ceux qui reviennent. Des histoires et des portraits organisés autour de la maxime de Jules Renard, qui souhaitait « s’enfuir dans un village pour en faire le centre du monde. »

Sentez-vous dans ce numéro de L’Inutile comme chez vous, on vous en prie.

Gestion des cookies

Ce site internet utilise des cookies destinés à son bon fonctionnement ainsi qu'à des fins statistiques.

Accepter Personnaliser

Haut de page