L'Inutile - Oberhausbergen (bois d'Ober - 67)
Pour la première fois, un auteur de bande dessinée est associé à L’Inutile. Tanguy Bodart, jeune prodige belge, rejoint notre équipe pour livrer un numéro graphique tout entier tourné vers la forêt.
POUR OU CONTRE LES FEUILLES MORTES ?
Le grand ménage de printemps a, semble-t-il, du plomb dans l’aile. À croiser les Oberhausbergeois qui s’affairent dans les rues froides de novembre – ce jardinier qui souffle les feuilles mortes devant chez lui, cet autre qui nettoie la pierre de son muret à la Javel – on va finir par croire que le ménage d’automne est le plus important de l’année. Il faut passer le jardin en hivernage, rentrer les plantes les plus fragiles, installer son paillasson le plus robuste et… recommencer à souffler les feuilles mortes, chaque jour ou presque, ratisser comme Sisyphe pousse son rocher. Témoins, les équipes jardin de la ville qui, chaque jour, nettoient le tapis neuf avant de déposer son butin au jardin Ratatouille.
Keep calm and rake the leaves
Concernant les feuilles mortes, deux écoles s’opposent. Celle qui persiste à les éradiquer, parce que ses disciples craignent le verglas d’automne qui se crée lorsque la couche foliaire gèle et devient glissante, ou, plus prosaïquement, parce qu’elle aime que la place soit nette, purgée de tout élément un tant soit peu chaotique ; et celle des amoureux des senteurs de champignons et des camaïeux mordorés, qui laissent la nature et les confettis de frênes envahir leur pré carré.
Ce sont les mêmes clans qui s’affrontent au sujet de l’herbe folle qui pousse dans les allées des cimetières : tondre à ras ou laisser faire ? Notons qu’à Ober, ce cas précis est tranché : pas un brin ne dépasse dans la nécropole qui, bien que plus que centenaire, affiche des atours modernes.
Vieilles branches
Et les principaux concernés, eux, qu’en pensent-ils ? Les arbres eux aussi aiment avoir les pieds bien au chaud lorsqu’arrive l’hiver. Cependant, toutes les essences n’ont pas les mêmes besoins. Certains arbres laissent tomber des feuilles encore vertes, quand d’autres gardent un houppier qui arbore des tons chauds pendant plusieurs semaines. Les plus déterminés, dits « marcescents », conservent leurs feuilles, même mortes, pendues au bout de leurs branches ; elles ne tomberont que sous la poussée des feuilles nouvelles, au début du printemps. La texture et l’épaisseur des feuilles, ainsi que le moment de l’année auquel elles tombent, déterminent la manière dont elles se décomposeront. Ces facteurs sont optimisés depuis des milliers d’années par la nature elle-même pour convenir aux besoins du sol et des racines.
Petit bois
Dans le bois d’Ober, cette semaine, l’orange le dispute au vert, car les premières feuilles mortes bataillent avec le lierre. Ce contraste ravit la peintre des arbres (voir notre article page suivante) et les chiens qui promènent leurs maîtres. Le craquement des pas sur la matière végétale – meringue qu’on émiette ou froissement de journal – écrit la partition mélancolique des jours qui baissent.
Ce coin de forêt est pourtant bien moins riche que Fontainebleau et bien moins mystérieux que Brocéliande – à peine une langue verte posée sur le tracé de l’ancienne ceinture fortifiée de Strasbourg ; on pourrait arguer que la majorité des forêts françaises sont aujourd’hui devenues des fermes à arbres ou des bois agencés pour la promenade, dépouillés de toute trace primaire – ce que Rem Koolhaas appelle la « taxidermisation de la nature » dans son essai New York Délire, où Central Park apparaît comme un laboratoire dans lequel les écosystèmes naturels sont re-créés artificiellement – mais il n’en demeure pas moins que les habitants du quartier qui jouxte le bois lui trouvent une présence puissante, apaisante et authentique.
Petites bêtes
Ainsi, Beata se réjouit-elle d’avoir installé un bassin dans son jardin : elle a vu un écureuil se pencher pour y boire. Le jardin de Josiane, lui, jouxte directement la lisière. L’amie des animaux cohabite-t-elle littéralement avec ses voisins des bois. Elle a déjà croisé des lièvres, des faisans et des martres, et c’est un renard qui s’abreuve chez elle. Elle constate une baisse drastique du nombre d’oiseaux présents, aussi prend-elle soin de la famille de mésange qui a installé son nid dans le conduit d’évacuation extérieur de sa hotte de cuisine, qu’elle n’ose plus utiliser depuis. Un jour, elle a affronté un blaireau qui ne la lâchait pas du regard : comme elle tentait de l’éloigner en l’aspergeant d’eau, il a foncé vers elle et s’est accroché à sa jambe !
Le bois et ses pensionnaires empiètent sur les maisons voisines autant que les voisins piétinent le lit du sous-bois – un échange de bons procédés poétiques.
Alors, mettez donc vos pas dans les nôtres, le temps d’une promenade au bois d’Ober. Vous verrez : les pages de L’Inutile sont feuilles de choux, certes, mais qui ne restent jamais lettre morte.