Saint-Imier broie du noir

Je réponds avec plaisir à l’invitation du CCL (Centre de Culture et de Loisirs) de Saint-Imier, berceau du mouvement anarchiste et anti-autoritaire, afin de créer une nouvelle policière à même de célébrer le 40e anniversaire de l’Espace Noir.

À propos d’espace noir

Située à Saint-Imier, une petite ville du Jura bernois d’environ 5000 habitants proche de La Chaux-de-Fonds, la coopérative Espace Noir y est créée statutairement par ses huit fondateurs le 12 décembre 1984.

Après 16 mois de chantier (l’immeuble était à rénover complètement), les portes sont ouvertes le 11 mars 1986. Une librairie, une taverne, un cinéma, un théâtre et une galerie sont réunis sous un même toit. Ces outils permettront d’offrir une autre vision que celle diffusée par la culture dominante.

En 1989, le propriétaire du bâtiment (ex-coopérateur) se voit contraint de vendre la maison. Pour nous, une seule solution: acheter! Nos possibilités financières ne nous le permettant pas, l’idée s’impose de créer une coopérative immobilière susceptible d’acquérir la maison. Créée en décembre 1989 et rapidement devenue forte de plus de 300 membres, la coopérative «Imagine» est propriétaire du bâtiment. Elle loue ses locaux culturels à Espace Noir et les appartements à des privés. Les prix des locations doivent, selon les statuts, ne pas dépasser ce qui est nécessaire pour couvrir les charges et les frais d’entretien de l’immeuble.

Espace Noir continue son expérience, teintée d’idéal libertaire. L’autogestion, la convivialité, la solidarité, l’internationalisme, la liberté individuelle et la responsabilité en sont les valeurs fondamentales. Une bonne dose de volontarisme est également nécessaire et seul le travail à la taverne est rétribué. Les domaines culturels et de gestion sont donc jusqu’à aujourd’hui bénévoles.

Le collectif est composé de permanent·e·s appuyé·e·s par des bénévoles dans les différents secteurs. Dans un idéal d’autogestion, la polyvalence des tâches est souhaitée selon le goût et la disponibilité de chacun. Par ailleurs, chaque membre du collectif est invité à la réunion hebdomadaire pour organiser le lieu et participer aux propositions, discussions et décisions collectives.

L’échange et l’ouverture étant pour nous des valeurs fondamentales, nous accueillons régulièrement des étudiant·e·s de la HES-SO (Haute École spécialisée de Suisse occidentale) qui amènent de nouveaux souffles au collectif, en effectuant leurs stages de formation pratique au sein d’Espace Noir.

Espace Noir a notamment reçu plusieurs prix en rapport avec l’animation culturelle.

 

Le prologue de ma nouvelle

Il y a le noir abyssal de l’espace, un infini chahuté de galaxies, de planètes et d’astéroïdes, que lorgne l’œil du scientifique collé au télescope de l’observatoire du Mont-Soleil.

 

Il y a le noir laissé par le feu après l’incendie – un anthracite spécial, profond, persistant – sur les murs de l’immeuble de la rue du Midi.

 

Le noir des premiers soirs de novembre, qui attrape les frileux et les mélancoliques par le colback, qui cueille à froid ceux ont oublié à quoi ressemblait l’hiver.

 

Le noir de l’encre tatouée, qui court sous l’épiderme comme le sépia de la pieuvre, signal d’alarme ou de rage ou de peur.

 

Le noir des mots imprimés dans les ouvrages de la librairie de l’Espace Noir, qui somnolent en attendant que quelqu’un les ouvre et libère enfin leurs idées.

 

L’« espace noir » de la typographique traditionnelle, cette trace qui salit le papier entre deux mots, là où il devrait y avoir un blanc, la faute à une pièce métallique mal ajustée – une rature, un graffiti ignorant, un faux-semblant.

 

Dans la vitrine du Musée des minéraux, le noir de l’obsidienne, pierre de lave acide dans laquelle les égyptiens sculptaient les yeux de Toutankhamon.

 

Le noir que broie le déprimé chronique, éleveur de cafard, apiculteur pour bourdon.

 

Le noir béant qui s’ouvre à la place du Bancomat, dans le mur de la rue Francillon.

 

Le cuir noir de la mallette que le tueur pose sur le lit de sa chambre, à l’hôtel de la Fontaine.

 

Le noir des chromes de la Range Rover Sentinel blindée de Vincent Bolléro qui scintillent sur le périphérique parisien tandis que le milliardaire rallie l’assemblée générale qui ratifiera l’acquisition agressive d’un nouveau groupe de médias.

 

Le noir de milliers de panoplies anarchistes, arlequinade anthracite formée de brodequins de cuir, de pantalons cargos, de hoodies, de bonnets et de sac-à-dos, qui investissent la plaine entre la Suze et la rue Bakounine, s’organisant pour tenir un siège, plantant des tentes, dressant des chapiteaux.

 

Il y a tous ces noirs, donc ; autant d’obscurs qui, conjugués, apporteront la lumière sur la sombre affaire de l’explosion de l’antenne de Chasseral – drôle de bougie d’anniversaire pour les 40 ans de l’Espace Noir.

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