L'indéboulonnable Sherlock Holmes

Je suis de retour au collège Pilatre de Rozier d’Ars-sur-Moselle avec un immense plaisir pour composer une fiction originale autour du célèbre héros londonien avec toutes les classes de 4e.

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1888, dans la campagne mosellane.

Le retour précoce des hirondelles augure une belle saison, ainsi que des récoltes foisonnantes. La maison choisie par l’oiseau porte-bonheur pour y installer son nid est bénie : on prédit prospérité et protection à la famille qui l’habite. Les merles et les fauvettes ne sont pas en reste, colonisant les haies vives qui départagent les terrains paysans et, çà et là, perchée en haut d’une cheminée, une cigogne bâtit son logis à l’aide de branches et de mousse.

Tenez, ici encore, un martinet se rengorge sur les rails de la voie ferrée qui relie Strasbourg à Paris, attisés par le soleil. La ligne, administrée par la direction générale impériale des chemins de fer d’Alsace-Lorraine – impériale parce que prussienne, nous sommes en territoire annexé – est empruntée plusieurs fois par jour par des attelages filant à pleine vapeur.

La preuve : soudain, le rail frémit et le martinet s’envole. Un train est en chemin.

À l’endroit précis où, il y a une seconde à peine, l’Apodidae chauffait ses pattes sur l’acier, un boulon d’ancrage menace de céder. Plus l’express approche, plus les vibrations augmentent, et plus les vibrations augmentent, plus l’écrou danse sur sa base. Encore quelques rotations et il quittera son guide, laissant le champ libre au rail s’il lui prenait l’envie de quitter son axe.

 

Parmi les passagers présents à bord du convoi qui fonce vers la tragédie, il ne se trouve guère que le cheminot chargé d’alimenter la chaudière en combustible pour s’inquiéter. Miraculeusement réchappé de la catastrophe, il témoignera, plus tard, du mauvais pressentiment qui lui était tombé dessus à l’approche d’Ars-sur-Moselle.

Les voyageurs, eux, bavardent paisiblement, pique-niquent ou jouent aux cartes. La fumée des cigares emplit les compartiments de première classe, tandis qu’en troisième on tire sur des cigarettes roulées avec du tabac grossièrement haché. Des paysans tressent des paniers, d’autres piquent un roupillon ; un soldat allemand graisse ses moustaches ; une vieille femme plume une poule. Les secours la retrouveront assise sur le talus bordant la voie, sonnée, la volaille parfaitement intacte, posée sur ses genoux.

 

Le boulon ne tient plus à son filetage que par miracle. Le rugissement de la locomotive, lancée à pleine vitesse, s’intensifie. Le bolide apparaîtra bientôt. Le conducteur tire sur son sifflet, expulsant un jet de vapeur qui hurle dans la plaine. Excités, quelques arsouilles se hâtent d’escalader le pont qui surplombe le chemin de fer, pressés d’assister au passage de la T5 classe 120 T. Les curieux l’entendent avant de la voir, avant qu’enfin, elle ne déboule dans le virage, projetant sa fumée comme un dragon crache son feu, avide, insatiable. Le panache qu’elle laisse dans son sillage est aussi épais que celui d’une cheminée d’usine.

Parce que l’arrivée du monstre ébranle la ferraille un peu plus encore, le boulon est littéralement éjecté de son emplacement. Affranchie de toute contrainte, la jonction du rail prend la tangente. Lorsqu’un cahot monumental secoue le convoi, le cheminot comprend. Il s’efforce de maintenir la trajectoire de son engin, mais il est trop tard. Les boudins des roues quittent la bande de roulement, provoquant des gerbes d’étincelles. Le train est un cheval fou, ou un taureau enragé, incontrôlable. La locomotive entraîne les wagons derrière elle, poursuivant sa course jusqu’à s’encastrer dans le mur d’un hangar avec un bruit terrifiant. Les voitures de queue percutent celles de devant, s’entrechoquant dans un enchevêtrement colossal : l’impact plie et tord le métal dans un fabuleux fracas. S’ensuit un long silence angoissant.

Sur le pont, les badauds n’en croient pas leurs yeux.

Et puis l’explosion. Victime de surpression, le ballon de la chaudière éclate tel une bombe. Aussitôt, les scories filent à la vitesse de l’éclair vers le ciel noir de suie. Un volcan ou une météorite n’auraient pas produit de chaos plus impressionnant. Le train n’est plus qu’une horreur métallique. Couché sur le flanc, tel un animal à l’agonie, il s’enflamme. Le feu se propage rapidement. Il ne faut pas longtemps pour qu’une odeur d’acier chauffé à blanc n’envahisse la ville. Une pluie funeste de résidus et de poussière de charbon retombe sur les toits et les fenêtres, habillant Ars-sur-Moselle d’un vêtement de deuil.

 

Les secours se trouveront fort impuissants devant l’étendue des dégâts. Ils demeureront comme interdits face à cette vision d’apocalypse, les corps carbonisés et d’autres gisants, pas plus vaillants que des morceaux de viande sur l’étal d’un boucher. Un puzzle de chair et sang.

On déplorera des dizaines de blessés graves et quatorze morts, parmi lesquels un champion de football anglais dont le nom sera inscrit à la une des journaux : Victor Mc Leod.

 

*

 

Le poing s’est abattu violemment sur l’acajou du bureau, assez fort pour menacer de le fendre. Hans Bolzen, le directeur de la Lothringer Eisenwerke, est furieux. Face à lui, sa femme, son fils et son directeur exécutif, réunis en urgence, n’en mènent pas large.

« Donnerwetter ! Je ne peux pas croire ce qui nous arrive ! Nous sommes maudits… Déjà que notre carnet de commande est quasiment vide, et maintenant, ÇA ! Les gazettes vont nous rendre responsables de la catastrophe ! Potztausend ! Pourquoi faut-il qu’un boulon défaille pile devant notre boulonnerie ?… »

Les présents baissent la tête.

« Verdammt ! Vous connaissez l’histoire : à notre arrivée en 1871, Auguste Dupont, le patron français, a refusé de travailler pour nous. Ce maudit patriote a préféré s’associer à Alphonse Fould et bâtir une nouvelle usine à Pompey… Résultat : nous avons perdu tous nos contrats français… Les prix s’effondrent, nous vendons la marchandise à un tiers de sa valeur, parfois à prix coûtant, parfois à perte. Il y a trois ans, nous avons dû éteindre deux hauts-fourneaux sur les trois que comptait notre site, et licencier 1 000 employés… Alors qu’au même moment, Dupont & Fould négocient des accords avec les ateliers de Gustave Eiffel ! Tous les fers employés par Eiffel doivent provenir de Pompey… En ce moment, la presse ne parle que de la tour qu’il veut construire pour l’exposition universelle. L’appel à projet annonce une commande de 8.546.816 kg de fer puddlé pour 15 000 poutres et poutrelles, plus 2,5 millions de rivets ! Les aciéries de Pompey viennent de remporter ce marché, ET NOUS, PENDANT CE TEMPS-LÀ… »

Le patron ne prend pas la peine d’achever sa phrase. Il s’affaisse dans son fauteuil, l’air épuisé. L’homme est solidement charpenté. Si un accident survenu sur un chantier, dans sa jeunesse, l’oblige aujourd’hui à s’appuyer sur une canne lorsqu’il se déplace, il tire de cette légère infirmité le respect de ses ouvriers, qui le reconnaissent comme un travailleur. « Avant le déraillement, reprend le colosse au pied d’argile, je pensais m’inspirer des manufactures anglaises, les meilleures au monde, pour relancer notre affaire… Outre-Manche, nos pairs financent des championnats sportifs pour assurer la publicité de leurs usines ! Mon idée d’organiser un match de football de gala auquel nous aurions invité de  gros clients potentiels vient de partir en fumée. Le pauvre Mc Leod, que j’ai racheté à une filature de Manchester, vient de mourir dans la catastrophe.

  • Nous pourrions tout de même maintenir la rencontre… tente le fils.
  • SANS MC LEOD, ESEL? JAMAIS ! Nous nous sommes déjà suffisamment couverts de ridicule… »

Bolzen jette un regard désespéré par la fenêtre. Il pleut encore des cendres. L’horizon est bien sombre.

« Potz Blitz ! s’exclame-t-il soudainement, gratifiant son pupitre d’un nouveau coup rageur. Il nous reste un espoir ! »

Ses interlocuteurs relèvent la tête, intrigués.

« J’ai lu un article consacré à un détective dans le Strand Magazine : un enquêteur qui vit à Londres, le meilleur dans son domaine, paraît-il… Le journal le disait capable de démêler n’importe quel écheveau, de faire la lumière sur n’importe quelle intrigue, aussi compliquée soit-elle. Je ne veux pas croire que ce boulon se soit dévissé tout seul, sans aide criminelle. On a provoqué la catastrophe afin de nous nuire, de salir notre image, et de pousser notre société à la faillite ! Je suis certain qu’il s’agit d’un coup de Dupont & Fould ! Karl, mon garçon, si tu veux un jour reprendre l’affaire familiale, il va falloir d’abord la sauver ! Tu vas te rendre dès que possible au 221B Baker Street, et exposer notre affaire à celui qui répond au nom de… Sherlock Holmes ! »

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