De bois et de pierre

Je retrouve mes comparses Clément Paré et Jérôme Rousselet pour débroussailler la dramaturgie de la future création de leur compagnie Passe-Montagne : De bois et de pierre.

Note d’intention de la compagnie :

Au départ, il y a une rencontre. Une rencontre inopinée avec un paysage. Nous sommes en novembre 2021, en route vers Belleville-sur-Meuse, où nous allons jouer un de nos spectacles. C’est la fin de l’après-midi, le soleil couchant teinte le ciel de rouge. Soudain, au détour d’un virage, aussi loin que notre regard porte, une colline hérissée de croix. Des centaines. Des milliers. La conversation qui nous animait cesse subitement et la jovialité de nos débats laisse place à la sidération. Silence. La guerre, la grande, on croit la connaître : on nous l’a racontée dans les manuels scolaires, on a vu des films, on a croisé dans chaque village de France un monument aux morts, avec son héros triomphant perché au sommet et des listes d’anonymes sur ses flancs. On a pas bien retenu le nombre total de morts mais on sait que c’est beaucoup. Combien déjà ? Des centaines de milliers ? Plus que ça ? 9 millions. Et 21 millions de blessés. Ces chiffres, ils ne veulent rien dire tellement ils sont élevés. On les entend, on les apprend et on les oublie aussitôt parce qu’on a du mal à se les représenter. Ce jour-là de novembre, sur cette route, avec ce ciel de sang, la guerre dans toute son horreur se matérialise et nous saute aux yeux, à l’âme. Des morts partout, sous la terre, des croix partout, au-dessus. Le soir même, en arrivant à Belleville, on se dit qu’il faudrait, qu’il faudra faire un spectacle sur la guerre, sur les mécanismes qui nous amènent à cette absurdité : des milliers de croix alignées à perte de vue sur une colline de la Meuse. En février 2022, la Russie envahit l’Ukraine. En octobre 2023, en réaction à une attaque meurtrière du Hamas, Israël envahit Gaza. Il est temps de raconter. Et puis arrivent les questions. “Comment parler de la guerre ? Quoi en dire ? Comment inventer une histoire qui parle de la guerre ? Peut-on créer un spectacle pour le jeune public et les familles qui montre la guerre et en dénonce l’absurdité ? Grâce à quels truchements ? Par quel filon dramaturgique ? Parler d’une guerre en particulier ? D’une époque ? D’une partie du monde ? De l’idée générale de guerre ? C’est finalement, avec la volonté d’élargir le propos, l’idée du conflit que nous choisissons d’explorer dans ce spectacle. Le conflit qui se joue sur le champ de bataille, mais également dans la cour de récréation, au sein de la fratrie, dans la rue au volant d’une voiture, ou encore, dans une forme nouvelle, sur les espaces numériques, loin de la matérialité de l’opposition physique, le conflit “sans-contact”. Ensuite, il faut répondre à ces questions. Aujourd’hui, même les plus jeunes sont confrontés aux images des conflits qui font l’actualité sans forcément les comprendre ou savoir les décoder. La violence est dans les images, sans filtres. Elle fait partie du quotidien. À une époque où de grandes réflexions sociales et philosophiques sont conduites sur l’idée de “faire société” ou de “vivre ensemble”, on ne peut que constater l’ampleur du travail qui reste encore à accomplir, notamment face à la montée des mouvements populistes et à la multiplication des conflits armés de part le monde. Depuis le début du début, l’humanité génère, traverse, couve, attise, apaise et multiplie les conflits. On se bat pour subsister, pour accéder aux ressources, au pouvoir, pour un territoire, parfois même simplement pour exister, pour défendre ou imposer ses idées, sa place… Nous voulons faire un spectacle, inspiré à la fois des conflits mythologiques et contemporains. Travailler sur les mécanismes, les stratégies et sur l’idée de paix aussi. Nous voulons jouer le conflit : un affrontement éphémère et imaginaire, une guerre de papier.

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