Lecture "cafés oubliés"
Lecture musicale de « Cafés oubliés », création originale par Nicolas Turon (auteur-comédien), d’après les souvenirs des habitants, et Fabrice Bez (musicien). Une commande de la ville de Longeville-les-Saint-Avold.
Les cafés des Loublas, c’est d’abord le travail considérable d’Armand. Si cet homme avait bu autant qu’il se souvient, il en serait à sa huitième cirrhose.
Les cafés des Loublas, c’est jusqu’à 18 établissements ouverts, autant de jalons sociaux du XXe siècle ; à croire que c’est un siècle qui donnait soif.
Voici la chronique que j’ai écrit pour la radio suite à notre atelier :
On sait qu’on est lorrain quand on préfère ZingBoum à CracBoumHue
Jacques Dutronc, c’est le roi des onomatopées. Le gars il a fait une carrière entière avec « Aïe aïe aïe, ouïe ouïe ouïe » et « crac boum hue ». Il a acheté sa villa en Corse grâce à des borborygmes. L’employé qui s’occupait de lui à la SACEM est en arrêt maladie depuis 1966, tellement il est dégouté de ne pas avoir eu l’idée avant lui.
Mais Jacques Dutronc n’a pas l’apanage de l’interjection.
En Moselle aussi, on a un champion de la vocifération. Il faut aller du côté de chez les Loublas, à Longeville-lès-Saint-Avold, pour le trouver. Une ville qui a compté jusqu’à 18 cafés ouverts simultanément !
Le Café des trois rois, Chez Odette, Café de la Forêt, Le Moulin d’Ambach, la Maison Sandré…
On parle d’un temps ou la voiture, la télévision et uber eat n’avaient pas encore eut raison de la sociabilité éthylique, des parties de belotte et des pieds qui se frôlaient sous les tables.
Le café de la Mairie était fréquenté par les jeunes branchés, parce qu’il était le seul à avoir un disque de Ray Charles dans son Juke Box. Aux trois Rois, le patron Robert en avait tellement marre d’entendre C’est ma prière de Mike Brant qu’il mettait un écriteau « en panne » sur la machine quand il voyait arriver les fans du chanteur.
Je vous parle d’un temps (que les moins de vingt ans…) où on trouvait des cinémas dans les arrière-salles de ces cafés, et où l’on se délectait des Miko Vanille Kirch, avec une cerise à la liqueur au milieu de la glace.
Au Café des sports, y avait un jeu de quilles. Les gamins squattaient le bout de la piste, le dimanche, pour remettre les quilles debout et se faire un peu d’argent de poche.
Et au café du Klein Dal, on trouvait quelques âmes perdues, le « Hunger », le « Durst », le « Sékoula » et, donc, le fameux « Zingboum. » Il devait son surnom au fait qu’à chaque fois qu’il rentrait du bar torché comme un parachute, il hurlait « ZING BOUM ! », traumatisé qu’il était par la guerre.
Au café du Klein Dal, il n’y avait pas de Jacques Dutronc dans le Juke Box.
La chronique s’arrête là, mais j’aurais pu convoquer nombre d’autres souvenirs :
Dire comme le plafond du Klein Dal était bas, comme il fallait se baisser si on était grand, s’assoir vite pour ne pas se cogner ; une technique commerciale comme une autre pour forcer le client à s’attabler !
Comment aux 3 rois, on obtint la licence PMU en 1968 – le seul bistrot dans le coin à faire ça, alors – et comment souvent, l’endroit était plus que bondé ; les propriétaires récupéraient les tickets de Bambi, de Boucheporn, il fallait tout valider à la main, emmener l’ensemble à Saint-A AVANT que le taxi du PMU ne passe…
Comment la construction de l’autoroute et les ouvriers – dont les fameux Ligier – ont fait vivre les établissements de boisson… Certains ont même épousé des filles d’ici.
Parler de la dame Petitjean qui cachait les bouteilles à étoiles qu’elle allait remplir chez le Turk sous son tablier, ou de l’arnaque à la chèvre, qui consistait à mettre une chèvre en jeu aux quilles, et à laisser gagner… un chevrier pour lui remettre une biquette qu’on avait piquée dans son propre troupeau.
Chez Odette, le jeu de quilles était à la cave ; pour commander une tournée, les joueurs tapaient sur les tuyaux de chauffage avec une clé à molette. L’ordre était reçu en haut.
Comment aux 3 rois, il y avait un cinéma à l’arrière, et comment Armand a loupé son bus pour Ben Hur.
Comment se déguiser en patate germée pour carnaval (> démonstration)
Comment Noëlle et Charly se sont rencontrés… dans un bar, pour ne plus jamais se quitter.
Comme on dansait à la résistance – entrés après minuit pour ne pas payer – tout en évitant de froisser Ernest MUTT [mout], qui jouait facilement des poings.
J’aurais pu dire combien les estaminets étaient des prolongements de la vie, quelle que soit ta vie : tu étais conseiller municipal, tu terminais au café de la mairie après tes réunions ; tu étais footeux, tu nettoyais tes crampons dans la bassine laissée à cet effet devant l’entrée du Café de la forêt, ou tu allais à Bellevue ; t’étais un des ouvriers qui construisait la Ligne Maginot, tu allais à La Ferme Saint Dominique ; représentant de commerce, à la Maison Sandré ; baigneur du dimanche, au moulin d’Ambach ; t’étais croyant, tu sortais de la messe, tu allais chez Odette ; t’étais pompier, tu buvais partout, et, d’ailleurs, tu ne buvais pas, tu « éteignais le feu ».
J’aurais pu dire que les bistrots étaient pleins les jours de paye.
J’aurais pu parler – avec tendresse – des enfants du bar.
Pas des enfants des bars, mais bien des enfants du bar, ceux qui sont nés dedans, tant leurs histoires se ressemblent toutes : les devoirs faits sur un coin de table, au milieu des clients, la sensation d’avoir une salle à manger – oh, certes, joyeuse et animée – mais toujours pleine d’étrangers. La cuisine est celle du restaurant, les chambres, celles de l’hôtel, ce qui signifie que – toute sa vie – on a fermé la porte de sa chambre à clé.
Certes la fête est permanente, on est aux premières loges les jours de carnaval, de cavalcade, mais on a l’impression – souvent – de souffrir de manque d’attention, d’être en concurrence avec le bar, qui nécessite tant de travail ; qu’on le veuille ou non, dans une famille de bistrotiers, l’enfant préféré, c’est le comptoir. Les repas en famille sont rares : le samedi midi et le 25 à noël.
Les enfants du bar, c’est Marianne, née dans un café, qu’on envoie à l’internat pour qu’elle ait un sommeil régulier, parce que chez elle, elle attendait que le rideau soit baissé pour aller se coucher, c’est Laurence fille de « Chez Odette ». Et comme un écho, dans le Haut-Doubs, où j’étais la semaine dernière, c’est Isabelle, patronne de l’hôtel bar restaurant Les Gentianes, à Rochejean, qui vient de mettre la clé sous la porte. Après plus d’un siècle d’exploitation par la même famille, c’est la fin.
Isabelle m’a raconté que sa famille et elle occupaient deux chambres de l’hôtel, une pour les parents, une pour les enfants, mais que tout le monde dormait dans la même, l’été, pour laisser plus de place aux clients. À 60 ans, Isabelle va pour la première fois avoir un appartement à elle, une cuisine à elle, un lit qui ne soit rien qu’à elle. Les gentianes ont organisé un vide-hôtel, pour vendre tout ce qui est vendable, et c’est dans une assiette creuse de ce restaurant que vous tirez les brèves de comptoir…